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Si vous ne l'avez pas déjà découvert, le chapitre 1 est ici! C'est quand même mieux si vous connaissez toute l'histoire, non?

 

 

 

-Jean, écartez-vous de cet individu.

La voix du prêtre était ferme, emplie d’une colère froide. L’aubergiste ouvrit la bouche puis la referma, jaugeant une fois de plus le nouvel arrivant.

-Je vous demande pardon, monsieur l’abbé? fit-il

-Vous m’avez très bien entendu, lui rétorqua Pellerin sur un ton qui ne souffrait aucune réplique. Ecartez-vous de là, bon sang de la vie, Jean !

De voir le curé de la paroisse, l’homme le plus respectable du village, menacer froidement un individu faisait automatiquement de ce dernier un être peu recommandable. Pourtant, il n’avait aucune idée de ce qu’il était reproché à l’homme qui venait de peut-être sauver sa fille.

 La mine durcit, l’aubergiste fit un pas en arrière, bloquant l’accès à l’escalier, dans une pensée toute paternelle.

L’abbé s’approcha lentement tandis qu’il tenait fermement la liasse de papiers. La colère embellissait ce visage d’ordinaire si rieur. De taille moyenne, les yeux bleu pâle et les cheveux brun sur le dessus et un peu grisonnant sur le côté, Nicolas Pellerin était un prêtre jeune et alerte. Il avait un port majestueux à se demander si son lignage n’était pas de haute noblesse. Néanmoins, certaines paroissiennes chuchotaient à qui voulait bien l’entendre que son nez était un soupçon trop gros et ses lèvres trop épaisses.

Le feu du foyer, rougeâtre, s’épuisait et donnait aux meubles et aux personnes un air flamboyant. Jean devrait y remettre une bûche avant le coucher ; la nuit s’annonçait une fois encore glaciale. On n’entendait plus que le bruissement de la soutane effleurer les tables. Une faible chandelle disposée sur le comptoir vacilla.

Le prêtre s’arrêta à deux coudées de l’inconnu qui campait sur ses positions, la tête haute.

-Vous n’êtes pas celui que vous prétendez être.

Que signifiait une telle question ? Les premiers doutes de Jean se seraient-ils confirmés ? Que savait le prêtre de plus que lui pour se mettre dans un tel état ?

L’inconnu tapota doucement la table de son poing serré.

-Qu’avez-vous donc, vous ne voyez pas que j’ai aidé cette famille ? fit le grand homme sec en se tenant bien droit. Je n’ai donc pas suffisamment prouvé ma bonne foi ?

-La foi ? Parlons-en ! Mon cher monsieur, ne voyez-vous donc pas la manière dont je suis vêtu ? J’ai donné ma vie pour ma foi et celle des autres. Ne me mentez pas.

Jean était mal à l’aise. Parfois certains troubles entre voyageurs éclataient, comme dans n’importe quel établissement. Des coups ont pu même partir ici ou là, après un mauvais regard ou une parole déshonorante. Mais une joute oratoire dont il n’entrevoyait pas le but l’excluait de toute intervention. Il savait lire, écrire, et aurait pu devenir notaire, comme les aïeux de sa femme. Mais à ce moment précis, il n’était plus le maître chez lui.

Le curé brandit les documents au dessus de sa tête. De colère, les jointures de sa main étaient toutes blanches. Sa voix aussi, austère et froide, imposait le silence.

-Ceci vous appartient-il ?

Le nouvel arrivant réfléchit à toute vitesse. Répondre par la négative aurait équivalut à avouer un vol ; acquiescer aurait renforcé le curé dans ses convictions. Il choisit une troisième voie :

-Ces documents appartenaient à feu mon frère qui était officier de registre.

-Cette charge a été abolie il y a plusieurs années maintenant, répondit du tac-au-tac le prêtre.

-C’est pour cela que j’ai précisé qu’il était mort.

-Arrêtez-votre mascarade, monsieur ! Ne voyez-vous donc pas que je sais ce qu’il se trame ici ?

Et quoi ? Jean aussi avait un carnet dans lequel il écrivait quelques lignes de temps en temps. Il n’avait jamais eu vent de l’interdiction de ce genre de pratique ! Il était spectateur d’une scène hallucinante et cela arrivait à Noirlieu en plein hiver et dans son auberge ! Les pommettes du jeune curé devinrent sanguines.

- Récitez-moi votre Credo, s’il vous plait, mon fils.

L’autre, pris d’un frisson incontrôlable, eut un mouvement de recul lorsqu’il l’appela « mon fils ».

-Je reconnais bien là que vous êtes un prêtre. La voilà, votre signature, à vous autres, qui tenez dans une main de fer, avec l’once de pouvoir obtenue dans les séminaires, des pauvres gens qui n’ont pas reçu l’éducation qui fut la vôtre. Toujours à les écraser de votre savoir et toujours vainqueur car personne ne se trouve là pour vous rétorquer.

-Assez ! Mon grand-père et mon père étaient laboureurs, le plus bas métier dans l’échelle sociale de ce royaume. Cela ne vous traverserait-il donc pas l’esprit que je suis devenu prêtre par amour ? Sans ouvrier, le champ ne pourra jamais être moissonné.

Il étendit les mains :

-Voyez ! Je me confie, je me livre car la Vérité n’a pas peur de la médisance. Par contre…Pour vous…Vous n’êtes pas celui que vous prétendez être, répéta l’abbé Pellerin blanc de rage. Vous n’avez jamais été apothicaire, comme vous n’avez jamais eu de frère officier. Vous n’êtes pas non plus par ici de manière innocente ; vous êtes…

Le curé venait de briser les chaînes qui retenaient le lion. L’individu tonna d’une voix de stentor insoupçonnable :

- Oui, ces documents sont bien à moi et à moi seul. Oui je ne suis pas un simple homme de passage et oui, comme vous en avez déduit, ô grand sage de ce bourg dont j’ignore même le nom, oui j’appartiens à ce que vous appelez avec le plus grand mépris à la Religion Prétendue Réformée. Oui, monsieur le curé, vous avez en face de vous un pasteur protestant sur le chemin pour visiter ses brebis persécutées. Oui, ces documents sont les registres clandestins de baptêmes, de mariage et de sépultures de mes ouailles.

A cette annonce, Jean manqua de chanceler sur les premières marches de l’escalier. Les paupières du curé s’ouvrèrent et se refermèrent à répétition pour se convaincre qu’il était bien éveillé. L’homme en face de lui avait délibérément menti. Et pour cause : il était hors-la-loi, pire, aux yeux ddu Roi, il était un criminel passible de la potence. De rage, il avait crié son identité.

-Vous n’auriez pas du crié si fort, on aurait pu vous entendre, le morigéna l’abbé.

-Qu’importe, fit le pasteur en haussant les épaules, dès demain vous irez voir le procureur pour me dénoncer. Dans une semaine, je serai à Niort ou bien à Angers et j’attendrai mon exécution.

Puis en se retournant vers Jean :

-Ne vous inquiétez, je ne me débattrai pas et si je passe la nuit ici vous n’aurez rien à craindre de moi. Je n’ai jamais eu recours à la violence, contrairement à ceux qui nous traquent. Le Seigneur lui-même n’a-t-il pas réprimandé un de ses disciples qui avait eu recours au glaive au mont des Oliviers ?

L’abbé le regarda sans lui répondre. Là-dessus, il le croyait volontiers. Mais il le plaçait dans une posture délicate. Il était de son devoir de le dénoncer, mais en même temps cet homme avait sauvé la petite Marie-Anne…Méritait-il tant que cela la mort ? Jamais, les remous protestants ne s’étaient propagés jusqu’à Noirlieu depuis les guerres de Religion. Pour lui, le problème de la RPR n’aurait jamais dû se poser. Oh pourquoi moi, Seigneur, pourquoi moi ? Malgré la fraîcheur de la pièce, de grosses gouttes de sueur perlèrent son front.

-Protestant ou pas, on pourrait se faire des présentations, non ? répondit-il en grommelant, tout en essayant de réfléchir à la meilleure solution.

Décontenancé de ne pas être insulté, invectivé voire tabassé, le pasteur se présenta d’une voix douce :

-Martin Bellocq, gascon et pasteur.

Jean et l’abbé déclinèrent également leur identité. Et puis, une fois ces civilités passées, un silence pesant s’installa. A l’évidence, l’homme n’avait rien d’un écorcheur, ses connaissances pourraient profiter à toute la communauté.

Soudain, on tambourina à la porte barrée. C’était Jacques, le boulanger, un vieil ami et voisin de Jean. Sa mine était fermée, il haletait d’avoir courut et balança tout de go :

-Mes deux ainés sont malades, je vous ne trouvais pas à la cure, monsieur l’abbé. J’ai pensé que vous étiez là, venez vite, s’il vous plait.

L’abbé Pellerin reprit son sourire habituel, presque figé. Ses yeux pétillaient. D’une main assurée, il fourra la liasse des registres dans l’une de ses poches.

-Jacques, je vous présente mon cousin, Martin, déclara-t-il en présentant le pasteur.

Ce dernier n’eut même pas le temps de montrer sa surprise que l’autre continuait déjà.

-Il est apothicaire et est venu se réfugier chez nous de la guerre pour quelques temps. Je suis sûr qu’il fera tout son nécessaire pour guérir votre famille.

M. Bellocq acquiesça de la tête et essaya de paraître le plus naturel possible. Il leva les bras au ciel.

-Eh bien qu’attendons-nous à bavasser comme nous le faisons, deux vies sont en jeu. Mon cher cousin, allons dans cette maisonnée. Je m’occuperai du corps, et vous de l’esprit puisque ceci est votre chasse gardée.

Le prêtre se réprima : de s’esclaffer ou de réprimander, il ne le savait pas lui-même. Il hocha simplement de la tête et ils sortirent sans un mot, suivant le pauvre père, prêts à braver les ténèbres frigorifiques de cette nuit d’octobre 1741.

Jean se retrouva tout seul, assis sur la première marche. Il se leva groggy, chancelant et un frisson lui parcourra l’échine. Ah oui ! Il fallait remettre une bûche dans la cheminée.

 

 

Chapitre 2 - De peur et de glace...
Tag(s) : #La Chronique

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